
I
Il est des matins où le Palais, avant même que l’on en ait franchi la grille, pèse déjà sur la poitrine comme ces ciels de novembre que Paris tend au-dessus de la Seine, bas et couleur d’étain, et sous lesquels chaque pas sur les pavés de l’île de la Cité semble résonner de toutes les causes qui y furent plaidées avant nous. J’étais arrivé de Casablanca la veille au soir, la serviette alourdie de dossiers que le décalage de quelques heures ne suffisait pas à rendre plus légers, et j’avais passé la nuit dans cet état singulier, propre aux avocats et aux insomniaques, où l’on ne dort pas tout à fait mais où l’on rêve pourtant, et où les pièces d’une procédure viennent se ranger d’elles-mêmes, sans ordre apparent, dans une architecture que le jour défera.
Car le pénal international a cette cruauté particulière qu’il ne connaît ni frontière ni repos : tandis que l’on attend, assis sur un banc de bois patiné par des générations de robes noires, l’appel d’une affaire, le téléphone vibre dans la poche intérieure, et c’est une famille, là-bas, de l’autre côté de la Méditerranée, qui demande des nouvelles d’un fils détenu loin d’elle ; c’est une demande d’extradition dont on guette, avec l’anxiété d’un joueur qui a misé sur une seule carte, la réponse de la chambre de l’instruction ; c’est une notice rouge qu’il faudra contester devant une commission dont les délibérations ont l’opacité d’un conclave ; c’est encore une commission rogatoire internationale qui s’est égarée quelque part entre deux chancelleries, et dont le retard, que nul ne songe à imputer à personne, se compte pour le client en semaines de détention. On croit plaider des dossiers ; on porte en réalité des vies, et chacune d’elles a ce poids exact, irréductible, qu’aucune jurisprudence ne vient alléger.
Et puis il y a les angoisses plus secrètes, celles que l’on n’avoue qu’à soi-même, dans ces couloirs où la lumière tombe en biais des hautes fenêtres : la crainte d’avoir oublié un délai, cette peur sourde qui accompagne l’avocat comme une ombre fidèle depuis son premier serment ; le doute, au moment de se lever, sur le mot juste, sur la formule qui fera basculer l’intime conviction d’un magistrat dont on ne sait rien, sinon qu’il est fatigué, lui aussi, et qu’il a déjà entendu, ce matin même, trois plaidoiries semblables à la nôtre. Le métier d’avocat est fait de cette tension permanente entre la certitude qu’il faut afficher et l’incertitude qu’il faut taire ; il exige que l’on soit, à la barre, ce roc que le client imagine, alors même que l’on sent, au-dedans, toutes les failles par où l’issue pourrait nous échapper.
L’audience du matin s’acheva, comme la plupart des audiences, non par un coup de théâtre mais par un renvoi, cette petite mort procédurale que l’on accueille avec un sourire poli et un agacement contenu ; il restait quelques heures avant celle de l’après-midi, et je sortis du Palais avec cette impression de liberté provisoire que connaissent les écoliers entre deux cours et les avocats entre deux audiences.
II
Brahim m’attendait en terrasse, sur l’un de ces boulevards plantés de platanes dont les feuilles, en cette saison, hésitent encore entre le vert et l’or, et qui donnent à la lumière d’automne cette qualité d’or pâle et tremblant que seuls les peintres et les amoureux savent véritablement regarder. Confrère, compère, ami de longue date, il est de ceux avec qui les mots deviennent presque superflus, tant la complicité née des combats menés côte à côte a fini par composer entre nous une langue faite de silences, de regards et de demi-sourires. Nous avions de quoi célébrer : après des mois de procédure, de mémoires échangés, d’audiences reportées et d’espérances tour à tour nourries et déçues, la décision était enfin tombée, et elle nous donnait raison. Il y a, dans une victoire judiciaire longtemps attendue, quelque chose qui ressemble moins à l’exultation qu’à une sorte d’apaisement profond, comme si l’on pouvait enfin, après avoir si longtemps retenu son souffle, respirer à pleins poumons l’air tiède d’un midi parisien.
C’est à ce moment-là que vient le cigare, et qu’il prend tout son sens. Car le cigare n’est pas, comme le croient ceux qui ne le connaissent pas, un simple plaisir de fumeur ; il est un rite, une liturgie du temps retrouvé. Il y a d’abord le choix, longuement médité, devant la boîte entrouverte d’où s’échappe ce parfum de cèdre, de cuir et de terre humide qui est déjà, à lui seul, une promesse ; puis la coupe, nette, précise, que l’on exécute avec le soin d’un chirurgien ou d’un avocat qui choisit le dernier mot de sa plaidoirie ; puis l’allumage, lent, patient, à la flamme d’une allumette de cèdre que l’on fait tourner sous le pied du cigare sans jamais le brûler, jusqu’à ce que la braise, uniforme et rougeoyante, nous signifie que l’on peut enfin tirer la première bouffée. Et alors, dans cette fumée bleutée qui monte en volutes paresseuses vers les branches des platanes, ce sont toutes les tensions de la matinée qui semblent se dissoudre, comme si le temps lui-même, d’ordinaire si avare, consentait pour une heure à suspendre sa course.
Un grand havane se fume comme on lit un grand roman : il a son premier tiers, encore timide, où les arômes se cherchent et se découvrent ; son deuxième tiers, plein et généreux, où la conversation s’épanouit et où les souvenirs remontent ; et son dernier tiers, plus intense, plus sombre, où l’on sent déjà approcher la fin et où chaque bouffée prend la gravité d’un adieu. Nous parlions, Brahim et moi, de tout et de rien, des affaires gagnées et de celles que nous avions perdues, des clients ingrats et de ceux dont la reconnaissance nous avait émus, des magistrats que nous avions admirés et de ceux qui nous avaient fait douter de la justice elle-même ; et sous les mots échangés courait, comme une rivière souterraine, cette fraternité silencieuse qui unit ceux qui ont choisi de consacrer leur vie à défendre les autres.
III
Et c’est en contemplant ces terrasses, ces guéridons de marbre et ces chaises de rotin tressé alignées comme pour une audience qui ne viendrait jamais, que me revint, avec la soudaineté d’une réminiscence, la silhouette de Jacques Vergès. On l’imagine aisément, ce grand maître de la défense de rupture, attablé à l’une de ces terrasses de la rive gauche ou des grands boulevards, entre deux plaidoiries, le cigare entre les doigts et ce sourire énigmatique de sphinx qui déconcertait ses adversaires autant qu’il fascinait ses admirateurs. Vergès aimait les havanes comme il aimait les paradoxes : avec une gourmandise qui n’excluait ni l’ironie ni la provocation. Il les fumait lentement, en homme qui sait que le temps, dans une salle d’audience comme dans la vie, est une arme que l’on manie mieux quand on ne paraît pas pressé.
On le devine, flânant de Saint-Germain-des-Prés à l’île de la Cité, s’arrêtant au gré de ses humeurs dans ces cafés où se mêlaient écrivains, journalistes, avocats et hommes politiques, ces lieux où Paris a toujours su faire de la conversation un art et de la contradiction un plaisir. Il y avait chez lui, dans ces pérégrinations parisiennes, quelque chose du flâneur baudelairien et du stratège : il observait, écoutait, jaugeait, et l’on aurait dit que chaque terrasse était pour lui un prétoire où se jouait, en miniature, la grande comédie humaine qu’il retrouverait le lendemain dans les salles d’audience. Puis venaient les dîners, longs et arrosés, où il réunissait autour de lui des personnalités choisies, et où les débats sur la justice, sur le pouvoir, sur la raison d’État et sur la vérité judiciaire se prolongeaient tard dans la nuit, dans la fumée des cigares et le tintement des verres, avec cette liberté de ton qui n’appartient qu’aux esprits qui ne craignent pas de déplaire.
Vergès avait théorisé, dans De la stratégie judiciaire, cette idée que le procès est un affrontement dont l’avocat doit parfois renverser les termes, refuser le cadre que l’accusation lui impose, et transformer le prétoire en tribune. On peut ne pas partager toutes ses causes ni toutes ses outrances ; on ne peut nier qu’il incarnait une certaine idée de l’avocat : un homme libre, qui ne se laisse enfermer ni par les conventions, ni par la peur, ni par l’opinion. Il s’éteignit à Paris, quai Voltaire, dans la demeure même, dit-on, où mourut l’auteur de Candide, comme si le destin, lui aussi amateur de paradoxes, avait voulu signer d’un dernier clin d’œil l’existence de ce maître de l’ambiguïté.
Assis à cette terrasse, le cigare entre les doigts et la lumière d’automne jouant dans les feuilles des platanes, je songeais que nous sommes, nous autres avocats, les héritiers de ces silhouettes qui nous ont précédés sur ces mêmes pavés, dans ces mêmes cafés, avec ces mêmes angoisses et ces mêmes joies. Le métier change, les procédures se dématérialisent, les dossiers voyagent d’un continent à l’autre à la vitesse d’un courriel ; mais il demeure, au cœur de notre vocation, cette part irréductible d’humanité qui fait que l’on ne défend jamais seulement un dossier, mais toujours un homme, une femme, une famille, une histoire.
Le cigare touchait à sa fin ; la braise approchait de la bague, et il était temps de le laisser s’éteindre de lui-même, dignement, comme il convient à un grand havane que l’on ne doit jamais écraser. Brahim leva les yeux vers moi, et nous sûmes, sans avoir besoin de le dire, que l’heure était venue de regagner le Palais. L’audience de l’après-midi nous attendait, avec ses incertitudes et ses combats ; mais nous y allions le cœur plus léger, portés par cette heure suspendue où le temps, l’espace d’un cigare et d’une amitié, avait bien voulu se faire notre complice.
Abdelatif Laamrani