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31 octobre 2026

Du sommet et de la base

Mon intime conviction · 11 min de lecture · Abdelatif Laamrani

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Portrait de Vilfredo Pareto en médaillon, face à la pyramide inachevée surmontée de l’œil de la Providence, gravée en or

Pareto l’avait vu ; le Coran l’avait dit.

Essai sur la structuralité de l’élite, de Vilfredo Pareto au patrimoine islamique
Abdelatif Laamrani — Docteur en droit, Université Paris I Panthéon-Sorbonne

Toute société, quel que soit le vêtement idéologique dont elle se pare, finit par avouer une même géométrie : un sommet étroit, une base large, et entre les deux une circulation plus ou moins libre des hommes et des idées. Les doctrines égalitaires ont cru pouvoir abolir cette pyramide ; elles n’ont réussi qu’à en changer les occupants. C’est cette constance, que l’on pourrait appeler la structuralité de l’élite, que le présent essai se propose d’éclairer, en partant de celui qui lui a donné sa forme scientifique, Vilfredo Pareto, pour la confronter ensuite à ses continuateurs, à la question du savoir réservé, et enfin à la profondeur du patrimoine islamique, qui l’avait formulée, à sa manière, bien avant les sociologues de l’Europe moderne.

I. Pareto, ou l’ingénieur devenu anatomiste du pouvoir

Né à Paris en 1848 d’un père génois exilé et d’une mère française, mort à Céligny en 1923, Vilfredo Pareto appartient à cette génération d’esprits encyclopédiques que la fin du XIXe siècle produisait encore. Ingénieur formé à l’École polytechnique de Turin, directeur des chemins de fer romains puis des forges du Valdarno, il quitte l’industrie pour l’économie pure et succède en 1893 à Léon Walras à la chaire d’économie politique de l’Université de Lausanne. Son Cours d’économie politique (1896-1897), où apparaît la célèbre loi de répartition des revenus, puis son Manuel d’économie politique (1906), qui fonde l’optimum qui porte son nom, en font l’un des pères de l’économie mathématique.

Mais c’est dans le désenchantement que Pareto devient sociologue. Libéral déçu, il constate que les hommes n’agissent pas selon la raison que leur prêtent les économistes. Les Systèmes socialistes (1902-1903) dissèquent les promesses égalitaires et y lisent, sous la rhétorique du peuple, l’ambition d’une élite nouvelle impatiente de supplanter l’ancienne. Puis vient l’œuvre maîtresse, le Trattato di sociologia generale (1916), traduit en français sous le titre de Traité de sociologie générale (1917-1919) : près de deux mille pages consacrées aux ressorts non logiques de l’action humaine.

La thèse y est d’une netteté presque minérale. Dans chaque branche de l’activité humaine, il est possible d’attribuer à chacun un indice de capacité ; ceux qui obtiennent les indices les plus élevés forment l’élite. Celle-ci se dédouble en une élite gouvernementale, qui exerce directement ou indirectement le pouvoir, et une élite non gouvernementale, qui excelle sans gouverner. Au-dessous s’étend la non-élite, la masse. Rien de moral dans cette distinction : Pareto la veut descriptive, quasi naturaliste.

Ce qui fait la puissance de la théorie, c’est son mouvement. L’élite n’est jamais assise pour toujours : elle se corrompt, s’amollit, perd les qualités qui l’avaient portée au sommet, tandis que des éléments supérieurs s’accumulent dans les couches inférieures. Si la circulation est fluide, l’élite se régénère par cooptation ; si elle est bloquée, la pression monte et la révolution substitue brutalement une élite à une autre. D’où la formule demeurée fameuse : l’histoire est un cimetière d’aristocraties. Pareto emprunte en outre à Machiavel la typologie des renards et des lions : les premiers gouvernent par la ruse, la combinaison et la persuasion (ce qu’il nomme les résidus de l’« instinct des combinaisons ») ; les seconds par la force, la foi et la fidélité aux traditions (les résidus de la « persistance des agrégats »). Une élite qui n’a plus que des renards devient incapable d’user de la force ; elle prépare sa propre chute au profit des lions.

II. La constellation élitiste : Mosca, Michels, Mills

Pareto n’est pas seul. Son compatriote Gaetano Mosca, dans les Elementi di scienza politica (1896), avait posé que toute société est gouvernée par une classe politique, minorité organisée qui l’emporte sur la majorité précisément parce qu’elle est organisée. Mosca y ajoutait la notion de formule politique : la doctrine de légitimation — droit divin, souveraineté populaire, mandat de l’histoire — par laquelle la minorité justifie son empire. Les deux Italiens se disputèrent d’ailleurs la paternité de l’idée, querelle qui atteste à elle seule sa fécondité.

Robert Michels, disciple de Max Weber, porta l’analyse au cœur même des partis qui prétendaient abolir la hiérarchie. Dans Zur Soziologie des Parteiwesens in der modernen Demokratie (1911), étudiant le parti social-démocrate allemand, il formula la loi d’airain de l’oligarchie : qui dit organisation dit oligarchie. Les nécessités techniques de la direction, la compétence des permanents, l’apathie des masses font naître, au sein du mouvement le plus démocratique, une caste dirigeante.

Au XXe siècle, l’Américain Charles Wright Mills transposa ces intuitions à la démocratie libérale dans The Power Elite (1956) : au sommet des États-Unis, trois hiérarchies — les grandes entreprises, l’appareil militaire et le directoire politique — s’interpénètrent et forment une élite du pouvoir cohérente, unie par l’éducation, les cercles et les intérêts. Et lorsque le monténégrin Milovan Djilas publia La Nouvelle Classe (1957), il démontra de l’intérieur que le communisme, loin d’abolir l’élite, en avait engendré une nouvelle, la bureaucratie du parti. Raymond Aron, dans Les Étapes de la pensée sociologique (1967), sut rendre justice à Pareto en voyant en lui le penseur lucide d’une vérité que les idéologies répugnent à entendre.

III. Le savoir du sommet : exotérique et ésotérique

Qu’est-ce qui distingue l’élite, au-delà de la force ou de la fortune ? Le savoir, et plus précisément un certain rapport au savoir. Platon, dans La République, réservait le gouvernement de la cité aux philosophes, seuls capables de contempler le Bien, et admettait que l’on parle à la masse par mythes. Le principe traverse les siècles : il y a un savoir exotérique, offert à tous, et un savoir ésotérique, transmis à quelques-uns.

La pensée de l’Islam classique l’a théorisé avec une précision remarquable. Al-Fârâbî, dans Ârâ’ ahl al-madîna al-fâḍila (« Opinions des habitants de la cité vertueuse »), décrit une cité ordonnée comme un corps, où le chef, philosophe et législateur, occupe la place du cœur. Ibn Rushd (Averroès), dans le Faṣl al-maqâl (« Discours décisif »), distingue trois classes d’hommes selon leur mode d’accès à la vérité : les gens de la démonstration (burhân), les gens de la dialectique (jadal) et les gens de la rhétorique (khiṭâba) ; il interdit de livrer les interprétations savantes à ceux qui ne peuvent les porter. Al-Ghazâlî, de son côté, consacra un traité entier, Iljâm al-ʿawâmm ʿan ʿilm al-kalâm, à « détourner le commun » des subtilités de la théologie spéculative. Au XXe siècle, Leo Strauss, dans La Persécution et l’art d’écrire (1952), remit au jour cette tradition d’écriture à double niveau, en s’appuyant précisément sur Al-Fârâbî et Maïmonide.

C’est dans ce sillage qu’il faut situer les confréries, obédiences et loges. La tarîqa soufie est une pyramide initiatique : le cheikh, le muqaddam, le murîd, et la distinction constante entre al-khâṣṣa (l’élite) et al-ʿâmma (le commun). La franc-maçonnerie moderne, organisée à Londres en 1717 avec la Grande Loge, repose sur des grades successifs et un secret rituel. L’ordre des Illuminés de Bavière, fondé le 1er mai 1776 par Adam Weishaupt et dissous dès 1785 par l’électeur de Bavière, voulait former une élite éclairée appelée à guider la société ; sa brève existence historique a nourri une postérité imaginaire sans commune mesure avec sa réalité. Il faut ici distinguer le fait sociologique — l’existence de cercles fermés, de réseaux de cooptation, de savoirs réservés, que Pareto et Mills décrivent sobrement — et le mythe conspirationniste d’une main invisible gouvernant le monde. Le premier est une constante de toute société organisée ; le second n’en est que la caricature populaire. Le savoir de l’élite véritable n’est pas une formule occulte : c’est la maîtrise des lois, du capital, de l’information, de la langue du pouvoir, et la discipline de ne pas tout dire à tous.

IV. La gradation dans le patrimoine islamique

Le Coran n’ignore pas la pyramide ; il l’assume comme une donnée de la création et comme une épreuve. Il dit :

وَهُوَ الَّذِي جَعَلَكُمْ خَلَائِفَ الْأَرْضِ وَرَفَعَ بَعْضَكُمْ فَوْقَ بَعْضٍ دَرَجَاتٍ لِّيَبْلُوَكُمْ فِي مَا آتَاكُمْ

« C’est Lui qui a fait de vous les successeurs sur la terre et qui vous a élevés en degrés les uns au-dessus des autres, afin de vous éprouver en ce qu’Il vous a donné. » (Al-Anʿâm, 6 : 165)

Le verset le plus explicite quant à la fonction sociale de cette gradation figure dans la sourate Az-Zukhruf :

نَحْنُ قَسَمْنَا بَيْنَهُم مَّعِيشَتَهُمْ فِي الْحَيَاةِ الدُّنْيَا وَرَفَعْنَا بَعْضَهُمْ فَوْقَ بَعْضٍ دَرَجَاتٍ لِّيَتَّخِذَ بَعْضُهُم بَعْضًا سُخْرِيًّا

« C’est Nous qui avons réparti entre eux leur subsistance dans la vie d’ici-bas et élevé les uns au-dessus des autres en degrés, afin que les uns prennent les autres à leur service. » (Az-Zukhruf, 43 : 32)

Tout est dit : la différenciation n’est pas un scandale à abolir, mais la condition même de l’interdépendance. Les exégètes ont lu dans sukhriyyan non l’asservissement, mais la mise au service mutuel qui fait tenir la société — intuition que Durkheim retrouvera dans la solidarité organique. C’est en cela que le texte constitue une négation frontale du nivellement communiste : il pose l’inégalité des conditions comme voulue, et la justice non dans l’égalisation, mais dans la responsabilité de chacun à son degré. Le Coran le redit ailleurs : « Allah a favorisé certains d’entre vous par rapport à d’autres dans la subsistance » (An-Naḥl, 16 : 71).

Mais le critère suprême de l’élévation, dans l’ordre islamique, est le savoir :

يَرْفَعِ اللَّهُ الَّذِينَ آمَنُوا مِنكُمْ وَالَّذِينَ أُوتُوا الْعِلْمَ دَرَجَاتٍ

« Allah élève en degrés ceux d’entre vous qui ont cru et ceux qui ont reçu le savoir. » (Al-Mujâdala, 58 : 11)

قُلْ هَلْ يَسْتَوِي الَّذِينَ يَعْلَمُونَ وَالَّذِينَ لَا يَعْلَمُونَ

« Dis : sont-ils égaux, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ? » (Az-Zumar, 39 : 9)

Et la pyramide du savoir n’a pas de sommet humain : « au-dessus de tout détenteur de savoir, il est un plus savant » (wa fawqa kulli dhî ʿilmin ʿalîm, Yûsuf, 12 : 76). La hiérarchie atteint jusqu’aux prophètes eux-mêmes : « Ces messagers, Nous avons favorisé certains d’entre eux par rapport à d’autres » (Al-Baqara, 2 : 253). L’ordre politique s’en déduit : « Obéissez à Allah, obéissez au Messager et à ceux d’entre vous qui détiennent l’autorité » (An-Nisâ’, 4 : 59).

Les récits prophétiques illustrent les deux attributs que Pareto prêtera à l’élite. Lorsque les Banû Isrâ’îl contestent la royauté de Ṭâlût (Saül), il leur est répondu qu’Allah l’a élu et lui a accordé « une ampleur dans le savoir et dans la force du corps » (basṭatan fî-l-ʿilmi wa-l-jism, Al-Baqara, 2 : 247) : l’intelligence du renard et la vigueur du lion, réunies en un seul homme. Yûsuf (Joseph) revendique la charge des trésors d’Égypte au nom de sa compétence : « Je suis gardien vigilant et savant » (Yûsuf, 12 : 55) — c’est la méritocratie du sommet. Sulaymân hérite de Dâwûd la science et le royaume (An-Naml, 27 : 16). Enfin, la rencontre de Mûsâ et d’al-Khaḍir (Al-Kahf, 18 : 65-82) est le grand récit coranique du savoir ésotérique : un serviteur auquel Allah a enseigné « une science émanant de Nous » (ʿilman min ladunnâ), que même un prophète de rang éminent ne parvient pas à supporter. La tradition biblique offre une architecture analogue : sur le conseil de Jéthro, Moïse institue des chefs de mille, de cent, de cinquante et de dix (Exode, 18) — la première pyramide administrative explicitement décrite.

La Sunna confirme cette lecture. « Les savants sont les héritiers des prophètes » (rapporté par Abû Dâwûd et At-Tirmidhî). « Les hommes sont des mines, comme les mines d’or et d’argent ; les meilleurs d’entre eux dans la Jâhiliyya sont les meilleurs dans l’Islam, pourvu qu’ils acquièrent la compréhension » (Al-Bukhârî et Muslim) : c’est la reconnaissance d’une inégalité des natures, que l’éducation porte à son accomplissement. « Lorsque trois personnes partent en voyage, qu’elles désignent l’une d’entre elles pour chef » (Abû Dâwûd) : nul groupe, si petit soit-il, sans sommet. « Chacun de vous est un berger, et chacun est responsable de son troupeau » (Al-Bukhârî et Muslim) : la hiérarchie est d’abord une charge. Quant au savoir réservé, Al-Bukhârî rapporte la parole de ʿAlî : « Parlez aux gens selon ce qu’ils connaissent ; voulez-vous qu’Allah et Son Messager soient démentis ? », et celle d’Abû Hurayra déclarant avoir reçu du Prophète deux réceptacles de science, dont il n’a diffusé que l’un.

Ibn Khaldûn, enfin, dans la Muqaddima (1377), offre la plus saisissante préfiguration de Pareto : la ʿaṣabiyya, cette cohésion solidaire qui porte un groupe au pouvoir, s’use en trois ou quatre générations sous l’effet du luxe et de la sédentarité, jusqu’à ce qu’un groupe plus rude et plus soudé la renverse. Cinq siècles avant Lausanne, le cimetière des aristocraties était déjà cartographié à Tunis et au Caire.

V. Durkheim, ou la hiérarchie fonctionnelle

Émile Durkheim, que l’on oppose souvent à Pareto, rejoint en vérité sa conclusion par une autre voie. Dans De la division du travail social (1893), il montre que les sociétés évoluées passent d’une solidarité mécanique, fondée sur la similitude des individus, à une solidarité organique, fondée sur leur différenciation. Plus la société se complexifie, plus les fonctions se spécialisent et se hiérarchisent. Durkheim ne condamne pas l’inégalité ; il condamne la division du travail contrainte, celle où les places ne correspondent plus aux capacités. Autrement dit, la hiérarchie est légitime lorsqu’elle reflète les aptitudes : c’est exactement la circulation des élites de Pareto, et c’est la lecture même du hadith des mines d’or et d’argent.

Conclusion : la nécessité d’un sommet, la vertu d’une porte ouverte

De Pareto à Ibn Khaldûn, d’Averroès à Michels, de la sourate Az-Zukhruf à Durkheim, la leçon converge : une société sans élite n’existe pas, et celles qui prétendent l’abolir ne font que dissimuler la leur. Il faut un sommet, détenteur du savoir, de la décision et de la responsabilité, pour que la masse soit gouvernée, protégée et orientée. Mais le patrimoine islamique ajoute à la lucidité parétienne une exigence que la sociologie seule ne fonde pas : « Le plus noble d’entre vous auprès d’Allah est le plus pieux » (Al-Ḥujurât, 49 : 13). L’élite n’y est légitime que par le savoir, la vertu et le service ; elle n’est pas une caste de naissance, mais une aristocratie du mérite, ouverte à quiconque s’élève. Là est la condition de sa durée : une élite qui ferme ses portes prépare sa tombe, une élite qui les ouvre se régénère. Pareto l’avait vu ; le Coran l’avait dit.

Abdelatif Laamrani

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